Dimanche 7 décembre 2008
Demain, Paris m’attend. Ou plutôt Paris ne m’attend pas, mais j’y retourne quand même. Derniers jours au Liban, petit sas avant la France.

Ici, l’hiver s’installe doucement : journées à 25 degrés, balades le long de la plage ou des champs d’orangers, et même baignades. Le soir, je mets un pull, on mange des châtaignes assis à côté du Soubieh (le poêle à mazout). Le temps file à la libanaise, doucement mais quand même trop vite.

Le temps de la fin est arrivé, les souvenirs trottent déjà dans ma tête comme des souvenirs. Les amis, les portraits, les rencontres, c’est déjà du passé. Les questions du futur me préoccupent. Le travail, l’appartement, ce genre de choses trop parisiennes que j’avais réussi à occulter pendant plus de deux mois.

Demain, je rentre à Paris, différente bien sûr. En quoi ? Trop tôt pour le dire. Le retour sera une aventure aussi finalement, presque plus angoissante que le départ. On verra. Demain, je rentre à Paris, et tout ira bien. Inchallah.

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Mercredi 3 décembre 2008
Juste pour le plaisir des yeux, une dernière balade dans le souk de Damas. En dehors des épices, des foulards et des narguilés, que peut-on trouver ici qui ravira les yeux des jeunes filles ? Rien que du beau, mesdames, rien que du magnifique.

Marre de vos cheveux noirs ? Marre de vos cheveux ternes ? Envie de changer de tête ? Au souk de Damas, encore moins cher que le coiffeur, il y a le vendeur de nouveaux cheveux.

Avec votre nouvelle tête, vous êtes prête à séduire. Mais si l’envie vous prend d’être un peu osée dans cette voie, les vendeurs du souk sauront vous conseiller la meilleure tenue de danseuse du ventre ou les strings les plus coquins.

Vous voilà fin prête. Vous êtes au bout du processus de transformation, normalement vous devriez tomber les hommes comme des mouches. Et ben ça tombe bien, le souk de Damas est toujours là pour combler vos attentes. Vous pouvez dégoter ici les plus belles robes de mariée de Syrie. Voilà qui est dit !
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Mercredi 3 décembre 2008
Et voilà. Il fallait bien que ça arrive un jour. La fin du voyage. Quand je regarde en arrière sur ce blog, entre Osama et Haïfa, 55 portraits. Ola, Mohamed, Tarek, Rim, Khoulout, Bachar et tant d’autres. Même s’il est très difficile de tirer une conclusion générale, de dire que « la Syrie, c’est ça, ou bien c’est ça », tous ces jeunes de mon âge m’ont permis de cerner un peu mieux ce pays.
Ce pays que je quitte avec plein de sentiments contraires : la joie à l’idée de retrouver ma famille et mes amis, de redécouvrir les plaisirs simples de la France (bière, fromage et jambon), de dormir dans mon lit, de lire la presse le jour même… Mais tant de choses me manqueront. A commencer par les amis que je me suis fait ici, leur générosité, leur optimisme et leur ouverture dans un pays qui n’est pas si facile. La chaleur, celle du soleil de décembre qui continue de rosir mes joues, mais aussi et surtout la chaleur des Syriens. Ceux qui ne me laissent jamais seule, perdue dans la rue. Ceux qui m’invitent chez eux sans me connaître. Ceux qui me prennent en stop, même pour des heures de route. Ceux qui me font visiter fièrement leur ville ou leur village. Là, ils sont beaucoup plus que 55. Des centaines de petites rencontres, qui ont fait de ce voyage une aventure. Merci à tous.
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Lundi 1 décembre 2008

Haïfa est la première jeune Syrienne que je rencontre qui sait dire plus que « bonjour » et « merci » en français. A 25 ans, elle parle la langue de Molière à la perfection. Sans pointe d’accent. Mais pas l’anglais, pas du tout. « Pourquoi faire ? J’ai le français, et ça me suffit largement ». En ce moment, elle finit son master de littérature française à l’université d’Alep. Le sujet de son mémoire : « Sartre, de l’angoisse à la liberté ». Balèze, non ?
Haïfa vient d’une famille de huit enfants. Six filles, deux garçons. Elle est la seule à parler français. Sa famille n’est pas particulièrement instruite. Sa maman, par exemple, ne parle que le kurde, même pas l’arabe. Haïfa, elle, adore le philosophe français. Elle adore aussi ses idées, même si elle avoue que depuis qu’elle le lit, « tout s’est embrouillé au niveau religieux » pour elle. Elle est croyante, pratiquante, mais se pose plein de questions sur la création de Dieu et de l’homme. Et ne sait que penser. Timide, elle sourit et reconnait que cette philosophie n’a pas fini de la travailler.
Syrienne, Haïfa se sent avant tout kurde. Comme beaucoup d’entre eux, elle continue d’espérer en un état kurde qui regrouperait les provinces turque, syrienne et irakienne. Mais comme le sujet est épineux et ô combien hypothétique, je décide de parler d’autre chose.De musique, par exemple. Surprise ! Haïfa me cite avec enthousiasme Sardou, Noir Désir et Christophe dans le même ensemble. En sifflotant « Le vent nous portera », Haïfa m’emmène loin d’ici, loin d’Alep. Un peu plus près de Paris, de Sartre. Paris qui se rapproche à grands pas…
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Lundi 1 décembre 2008
Il éclate de rire tout le temps, ne dort que 4h par nuit, oublie de manger. Tarek vit a Damas dans une maison grande ouverte dans laquelle il accueille ses amis, les amis de ses amis, des gens de passage. Il faut toujours qu’il y ait de la vie autour de lui, du bruit, de la musique, du monde. Et d’un coup, une panne d’électricité, le noir, le silence. ça me fait marrer. Pas lui. Le quartier plongé dans le vide, ça le fait paniquer. Tarek ne ressemble pas vraiment aux autres Syriens. Il va au travail à vélo et vit à 100 à l’heure, dans un pays où l’on profite plutôt des minutes qui s’égrènent.

Tarek a 27 ans. Il travaille a l’ONU, avec des réfugiés Irakiens et Soudanais. Depuis la guerre en Irak, le nombre de réfugiés (plus de deux millions) a bouleversé l’économie et la société syriennes : l’immobilier a flambé, les écoles font classe le matin à la moitié des élèves et l’après-midi à l’autre moitié… Tarek adore son travail. « J’étais tellement motivé pour travailler aux Nations Unies que j’avais postulé comme bénévole, explique-t-il rapidement, le sourire aux lèvres. Et finalement ils m’ont embauché, tu te rends compte ! » Et son rire communicatif me gagne. Aider les autres, être utile à son pays, voilà ce qui le fait vivre. Lui n’a pas envie de partir à Londres ou à Paris.
Il a fait ses études à Amman, en Jordanie. Mais préfère par dessus tout Damas, sa ville d’origine. « Ici, je te le dis, tout est possible ! Quelle que soit ton idée, ton envie, à Damas, tu peux la réaliser. » Ce soir, mon envie c’est de découvrir la vie nocturne damascène. Tarek connait comme sa poche tous les lieux pour sortir. Un monde que je n’avais pas vu en deux mois s’ouvre à moi. « Tout est possible, je te dis ! » On éclate de rire.
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Vendredi 28 novembre 2008
Khaled est gérant d’un cyber café. Le genre d’endroit que j’ai presque quotidiennement fréquenté pendant ce voyage. Comme tous ses confrères, Khaled se plie, avec un sourire d’impuissance, aux lois et aux règles qui évoluent en permanence dans son pays : depuis un mois, il faut réclamer le passeport des étrangers et noter leurs horaires de connexion. Depuis deux semaines, les cafés Internet doivent fermer boutique à 22h00.

Mais le plus impressionnant, c’est la censure. Officiellement, en Syrie, il y a des sites interdits, comme le réseau communautaire Facebook, comme la plate-forme viédo Youtube ou le fournisseur de blog Blogspot. Autant de sites extrèmement fréquentés, tant par les étrangers que par les Syriens eux-mêmes. Quand on tape l’adresse, l’accès est juste impossible. Alors les cyber-cafés ont développé leurs propres logiciels de détournement. Et presque toujours, il suffit de demander au gérant, avec un petit sourire complice, s’il peut ouvrir les fameux sites interdits. Parfois, il refuse. Le plus souvent, ça ne pose aucun problème.
Il y a quelques années, c’était carrément Hotmail qu’on ne pouvait ouvrir. Face aux « menaces » représentées par Internet, le régime s’adapte comme il le peut, même s’il n’arrive pas à suivre les compétences informatiques de sa jeune population, celle qui a grandi avec les ordinateurs. Quels seront les prochains sites qu’il faudra pirater ?
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Mercredi 26 novembre 2008
Ca fait pas rever, ca ? Un poete boulanger ? Mahmoud a 30 ans, il ne parle pas un mot d’anglais. En francais, il se rappelle de quelques phrases apprises a la fac, mais c’est trop loin.

Son dada, c’est l’arabe. Le beau, le pur, l’arabe que meme ses amis ont du mal a me traduire. Quand il se lance dans un poeme de sa composition, je n’y peux rien, je suis comme figee. Je ne comprends rien, mais ca chante, ca coule, c’est doux comme les grenades qu’on epepine en l’ecoutant. « Ce poeme-la, c’est sur la Syrie. La Syrie mythique, pas celle qu’on connait », m’explique-t-il, nostalgique. « Mais j’ecris aussi sur la vie, l’essence de la vie, tu vois. » Je comprends mal, mais j’apprecie. Mahmoud a toujours un sourire qui lui coupe le visage du menton aux oreilles. Il aime rire, chanter, et fumer le narguile.
Mais en Syrie, comme ailleurs, c’est tres difficile de vivre de la poesie. D’ailleurs, Mahmoud n’en a meme pas envie. « Mes poemes sont a moi, si je les vendais, j’aurais l’impression de les perdre ». Alors il travaille dans une boulangerie-patisserie pour gagner sa vie, et fabrique des petits gateaux toute la journee, ce qui me plait aussi, ca va de soi.
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Mardi 25 novembre 2008
Tout en grace et en sourire, Dima. Elle a 23 ans, vit a Alep et gagne sa vie en donnant des cours d’anglais. Tous les soirs, elle prend des cours de danse classique, ce qui est plutot rare ici.

Le ballet, les tutus, la danse « d’autrefois », ca lui plait beaucoup. Mais a chaque fois que je la retrouve, le soir, elle est une jeune fille comme les autres. Et meme probablement beaucoup plus liberee que la plupart des Syriennes que je rencontre. Dima aime la vodka, elle sort seule si elle en a envie, elle me fait plus penser a une etudiante europeenne. Probablement parce qu’elle a vecu toute sa vie a Dubai, et que ca ne fait que quelques annees qu’elle est en Syrie. Nee aux Emirats, elle a la nationalite syrienne. « Parce qu’il est pratiquement impossible d’acquérir la nationalité des pays du Golfe, même si tu y nais », m’explique-t-elle.
Alors elle est d’ici, de ce pays ou est nee notre humanite. Mais elle reve de retourner la-bas, a court terme. « Pas pour danser, avoue-t-elle dans un sourire. On ne peut pas en vivre. Mais travailler dans un bureau, meme ca, la-bas, ca me plairait. » Dans mon esprit probablement tres etroit, Dubai, c’est juste une ville completement artificielle, faite d’immeubles, de centres commerciaux et d’argent. Que peut-elle y trouver qui n’existe pas en Syrie ? « C’est juste un endroit fou, extraordinaire ! » me repond-elle, des etoiles dans le regard. Bon, faudra que j’aille y faire un tour, alors. Pour voir ca de mes propres yeux.
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Lundi 24 novembre 2008

Souffleurs de verre au travail pres de Damas. Comme l’hiver s’installe doucement, rien de plus agreable que de s’asseoir les regarder pendant un moment au bord du four. Un the a la main.

La baraque a foul, qui remplace ici la baraque a frites de chez moi. Au petit matin, les premieres s’installent, au bord des routes et des axes frequentes. Avec leurs piles de citrons et de petits bols, on les repere. Ensuite, c’est l’odeur qui ne trompe pas. Celle des fouls, les feves bouillies et englouties en deux minutes pour tenir au corps toute la journee. Avec du cumin et du citron, c’est le petit dej traditionnel pas cher en Syrie.

A Alep, un petit instantane tellement representatif des religions qui cohabitent « sans aucune difficulte », comme les jeunes Syriens me le rappellent fierement chaque jour. L’allusion concerne directement le voisin libanais. Pour ceux qui ne voient pas en quoi cette photo me plait, regardez bien la coupole la plus a droite. Elle est surmontee d’une croix ! En fait, il y a une mosquee et une petite eglise cote a cote, dans la meme rue.
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Lundi 24 novembre 2008
Dans le souk, on trouve des tas de trucs utiles, et des tas de trucs qui servent a rien. Des porte-cles a l’effigie du president, des bocaux en plastique, des appareils photos jetables… Mais aussi des epices, du cafe qui embaume tout le souk, et des jolies echarpes. Mohamed vend des etoles, des foulards et autres keffiehs aux touristes de passage. Mais, a 24 ans, il a un train de retard : il ne prononce pas un mot d’anglais.

Pas facile d’attirer le chaland. Il vient donc de se mettre au français, et tres fièrement il me montre son cahier. « Nappe », « femme », « tapis », les mots s’égrènent curieusement… Mais il est commercant, et mieux vaut apprendre les mots qui servent ! Dans son echoppe, des keffiehs de toutes les couleurs, apparemment la mode va au violet cet hiver. Made in Syria ? Made in China ? Les morceaux de tissus n’ont plus grand-chose de Palestinien en tout cas.
Dans le souk d’Alep, les vendeurs ont un drole de rituel. Quand ils comprennent qu’ils ont affaire a des Francais, ils s’exclament « les carottes sont cuites ». La phrase surprend, intrigue et fait sourire. Les potentiels clients sont interessés. Le vendeur a marqué un point. Le seul inconvenient, c’est que c’est comme tout, ca fait marrer une fois. Mais au bout de 10 vendeurs, ca lasse ! Mohamed, Dieu merci, n’arrive pas a memoriser la phrase, je suis tranquille.
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